Le pacte social dans l'entreprise... : une belle idée ?
Le pacte social, expression qui trouve son origine (dans le sens
qu'on lui donne aujourd'hui) chez Jean-Jacques ROUSSEAU. L'un des
pères de la pensée moderne. Il s'est interrogé sur l’état de
nature de l'homme. Par le mythe du bon sauvage, ROUSSEAU
s'attache à affirmer que par nature, l’homme est un animal
solitaire. Naturellement bon, mais naturellement animé par
l'instinct de conservation, l'homme est individualiste. De là,
l'interrogation essentielle : comment l'homme s'est-il
rassemblé en société puisqu'il est à l'origine un animal
solitaire ?
Voilà la première pierre du pacte social : pour garantir la
liberté et l'égalité de tous, l'homme a aliéné sa propre liberté
naturelle. Il accepte désormais la contrainte de la loi, par un
consensus populaire souverain. C'est le prix à payer pour obtenir
une liberté civile : refuser sa liberté naturelle, refuser
le "chacun pour soi" et la loi du plus fort qui régissait l'état
de nature.
Voilà l'immense défi de notre société en 2010 : préserver à
tout prix le pacte social. Car, si le pacte social disparaît,
c'est toute la société qui s'effondre. L'homme retournerait à
l'état de nature, donc à l'individualisme le plus pur, et à la
loi du plus fort. Ce retour à l'état de nature signerait la fin
de toute forme de société bienfaisante et utile. "L'association
deviendrait nécessairement tyrannique ou vaine." (Du Contrat
Social - Chapitre 2.1 et 2.2).
Je pense que cette synthèse très abrégée, à la limite de la
caricature, dit quelque chose de la pensée dominante aujourd'hui.
C’est la pensée sous-jacente à nos démocraties occidentales.
C'est la justification du pacte social que l'on recherche à tout
prix dans la société et dans l'entreprise. Et en effet, avec
l'éclatement des valeurs traditionnelles qu'étaient la famille,
l'église, l'école, l'armée, le village, et tant d’autres encore,
l'entreprise semble l'ultime planche de salut. Dans ce monde de
2010, dans cette économie mondialisée, dans notre société en
constante évolution, qui change avec une rapidité ahurissante, à
la vitesse d'internet et des moyens de communication,
l'entreprise semble être le lieu le plus stable et le plus solide
sur lequel on puisse s'appuyer.
De manière générale, le citoyen français ne trouve plus dans la
famille un lieu de sociabilisation : divorcé, remarié,
pacsé, demi-frère, demi-sœur, homosexuel, etc… autant
d’expressions, autant de réalité différentes qui ont détruit
l'unité du modèle familial pour une multiplicité de réalités
individuelles qui ne font référence à rien d'autre qu'à un choix
individualiste posé par chacun.
L'église ? Qui va encore à la messe le dimanche ? La
religion semble vaine à la majorité des français.
L'école ? On y entend tout et son contraire, on y vit tout
et son contraire.
L'armée ? Elle n’a jamais été aussi mal vue qu'aujourd’hui.
L'armée, ce sont des scandales à répétition, des excès de
violence, des maladresses (tir à balles réelles en démonstration,
terroriste étouffé dans un sac…).
Non, il ne doit rester que l'entreprise, car après, il n'y a plus
rien. Les collègues deviennent les amis, et les managers
deviennent l'autorité qu'on recherche et dont a besoin pour nous
fixer des repères et un but dans la vie, qu'on ne retrouve nulle
part ailleurs. L'entreprise doit porter cette nouvelle
responsabilité : assurer le pacte social de notre société
moderne. L'entreprise est le biais par lequel l'homme social vit.
L'entreprise a la fonction essentielle d'empêcher l'homme de
revenir à l'état de nature. L'entreprise, c'est le nouveau siège
de la souveraineté populaire.
Voilà grossièrement décrit, selon moi, ce que l'on sous-entend
par : pacte social dans l'entreprise. Mais je
m'interroge.
L'entreprise est le lieu où l'on fait des affaires, du business.
C’est le lieu où l'on travaille en échange d'une rémunération.
L'entreprise ne remplacera jamais la famille, l'école, l'armée ou
l'église. Elle est bien sûr un lieu de sociabilisation. De toute
façon, partout où des hommes se rencontrent, il y a une dimension
sociale. Comme tout lieu de rassemblement, l'entreprise doit bien
sûr chercher à créer des conditions de travail agréables.
L'entreprise doit prendre soin des hommes qui la composent, car
ce sont des êtres humains et non des machines. L'entreprise doit
aussi faire attention à ce qu'elle produit et comment elle le
produit. Elle est régie par des règles morales ; elle ne
doit pas faire n'importe quoi au nom du chiffre d'affaires et du
business ! En matière d'écologie, l'entreprise doit être au
premier plan, car elle fait partie intégrante de la société. Et
son pouvoir d’action (en bien et en mal) est plus important que
celui d'un homme, car elle en représente des dizaines, ou des
centaines, voire des milliers.
Bien sûr l'entreprise est un repère : car dans l'entreprise
des hommes se rencontrent et vivent ensemble quasiment les ¾ de
la semaine. Mais l'entreprise n'est pas LA solution. Je pense que
c'est absurde. L'entreprise a toujours été premièrement le lieu
où l'on fait des affaires ! Où l'on concentre des
compétences spécifiques pour produire et vendre. Mélanger le
business et le social est dangereux. Qu'il y ait des groupes au
sein des entreprises pour gérer la fonction sociale dans le cadre
du travail (garde des enfants, salles de détente…) je pense que
c'est essentiel. Mais demander à l'entreprise de remplacer la
famille, l'église, l'école, l'armée… c'est très grave.
La famille ne se remplace pas. L'entreprise devrait plutôt
encourager la famille, ce qu'elle ne fait malheureusement pas
assez. L'entreprise est un lieu public et laïc, ce n'est donc pas
l'endroit où l'on pratique sa religion. Tous les hommes
pratiquants des différentes religions ne seront donc jamais
pleinement concernés par le pacte social dans l'entreprise, mais
bien plutôt dans leur vie religieuse qui est beaucoup plus forte
que le travail.
Ce n'est pas non plus à l'entreprise de former ceux qui ne savent
pas lire ni écrire, car ils ont été dans une mauvaise école, ou
ont été eux-mêmes mauvais à l'école. Faire de l'entreprise le
pôle de sociabilisation de nos sociétés modernes, c'est
déresponsabiliser un peu plus l'homme. L'homme ne se prend plus
en main pour construire une famille ; il ne s'active pas
pour placer ses enfants dans de bonnes écoles, pour leur
inculquer les valeurs nécessaires. Il ne croit plus en rien. Il
vient dans l'entreprise pour gagner un salaire, et profiter du
système jusqu'à la retraite, en utilisant au maximum les
ressources et les avantages de son comité d'entreprise. L'homme
n’est plus responsable de rien. C'est l'entreprise et l'Etat qui
sont responsables de tout.
Je suis très pessimiste sur cette idée nouvelle du pacte social
dans l'entreprise. Pour moi, c'est une idée de plus pour refuser
de voir la réalité bien en face : que les hommes n'ont plus
de valeurs, plus de sens à leur vie, parce que les valeurs
défendues aujourd'hui sont vides de sens.
L'homme ne vient pas dans l'entreprise pour ça. L'entreprise ne
se constitue pas pour ça. Les valeurs d'entreprise sont toujours
orientées vers le business. Alors que les valeurs existentielles
pour l'homme, celles qui font vivre la société, et qui sont donc
garantes du vrai pacte social, sont toujours orientées pour son
bonheur.
Business de l'entreprise et bonheur de l'être humain peuvent se
croiser, mais il n'y a pas de corrélation nécessaire entre les
deux. Qu'on laisse l'entreprise faire du business, et qu'on
laisse les valeurs se développer par d'autres biais.
Moi, jeune professionnel RH, je n'attends rien d'autre de
l'entreprise qu'une rémunération juste car liée à l'atteinte
d'objectifs précis, dans le souci d'être moi-même juste et de
cultiver les valeurs que j'ai déjà acquises et en lesquelles je
crois.
3 Commentaires
Click here to sign up now.