Jan 28th

Pour un pacte social autour de l'entreprise

By Groupe IGS
"Le pacte social autour de l'entreprise". Les intervenants ont commenté ce sujet en énumérant et en détaillant les comportements des différents acteurs qui gravitent autour de cette personne morale (actionnaires, dirigeants, salariés et consommateurs). Ils ont aussi précisé les évolutions historiques et juridiques des entreprises et des statuts et rappelé que des alternatives plus redistributives des profits existent (la SA est récente dans notre droit) ; que des modifications législatives sont possibles pour, si les pouvoirs publics le veulent, obliger l'entreprise à assumer ses responsabilité si son rôle social s'éloigne trop des besoins des citoyens qui sont aussi des salariés ou des clients. Mais existe-t-il encore en France une place pour de vrais "capitaines d'industrie" susceptibles d'intégrer l'entreprise dans une dynamique sociale plus vaste ? Les gestionnaires ont souvent remplacé les stratèges et les investisseurs privilégient maintenant la rente à l'entrepreneuriat ; dans ce contexte peu dynamique, aux changements rapides et anxiogènes, ce sont les économies qui sont privilégiées (et notamment celles de personnel grâce aux compressions et aux délocalisations) et rarement le développement ou l'innovation, pourtant facteurs de croissance et d'adhésion mais trop dépendants d'une culture industrielle qui semble se perdre. Dans ce courant, quelle est la place des RH qui constituent pourtant un lien privilégié entre la décision et la production ? Les jeunes experts présents ont réaffirmé leur engagement dans ces formations, convaincus d'impulser des dynamiques nouvelles.
Le constat qui a le plus provoqué d'échanges, c'est la rupture profonde qui semble s'installer entre les salariés - après les ouvriers, les cadres et depuis quelques temps les cadres supérieurs - et leur entreprise. Il s'est instauré des logiques différentes de réussites et de rapports au temps : les uns dépendent du long terme pour stabiliser leur vie alors que l'entreprise, tant au niveau de ses dirigeants que de ses actionnaires, privilégie une vision à très court terme de ses résultats et de ses stratégies économique et sociale. Ainsi, il arrive parfois que des efforts importants soient demandés aux salariés qui conduisent à une optimisation des résultats... avant cession ou fermeture, les logiques économiques devenant mondiales alors que les équilibres sociaux sont nationaux et parfois locaux. La crise a accentué ce phénomène auquel les salariés semblent maintenant se résigner avec amertume, avec des dégâts physiques ou psychologiques importants et ce parfois avant même une première expérience professionnelle puisqu'il existe pour les étudiants l'exemple désenchanté des parents.
Doit-on considérer que ces constats ne concernent que la France, la situation y étant particulièrement alarmante (peut-être en raison de son goût trop prononcé pour l'industrialisation et les process comme ceci a été suggéré) ? Des expériences suédoises, moins pyramidales, plus délégataires (et respectueuses des compétences) et mieux intégrées dans les tissus sociaux ont été détaillés tandis que des exemples français ou américains ont servi aussi d'illustration de mariages réussis entre performance économique et respect social. L'histoire économique se compose de cycles et des évolutions peuvent subvenir. Rien n'est figé. Bien entendu, la place des RH dans les entreprises a été abordée et leur rôle important réaffirmé : plus que jamais, tant pour maintenir les compétences que les fidéliser, leur place dans les processus de décision doit être réaffirmée comme un rappel de la nature sociétale de l'entreprise moderne.
En revanche, que faire face à la situation actuelle ? Deux modèles ont été présentés et longuement commentés : l'un serait de donner tout son sens (et rien d'autre que son sens) au contrat de travail en limitant l'apport salarial à un strict échange : travail contre salaire avec l'acceptation d'une mobilité importante (et de temps de rupture). Le salarié détournerait son investissement au bénéfice de structures plus stables et porteuses de sens (famille, vie associative, etc.) ; dans cette hypothèse, l'entreprise n’est plus qu'une usine qui transforme de l'énergie humaine en produits et personne n'attend quelque chose de l’autre : il n'y a plus de pacte. Une autre piste a été introduite : celle de mettre en place un échange gagnant pour tous : le salarié serait un développeur de projets, intégré dans une dynamique vertueuse de conquête des marchés tandis que l'entreprise mettrait à sa disposition les moyens nécessaires à l’accomplissement des missions. Dynamique, vertueux, plus proche de la "nouvelle économie", ce modèle séduisant et porteur de richesses est-il importable partout ?
Les participants ont tous été d'accord sur un constat : il est nécessaire de procéder à un diagnostic complet et loyal des maux dont souffrent l'économie française et ses différents acteurs. Seule cette étude permettra aux pouvoirs publics de décider des moyens permettant, soit de corriger ces dysfonctionnements, soit de les compenser. Le déficit de l'assurance maladie et les suicides au travail démontrent qu'il y a urgence à prendre des décisions. Ces décisions dicteront un choix de société. Ne pas en prendre aussi.

Frank de Nebehay
Producteur de l’Atelier des Savoirs
Jan 12th

Pour un pacte social autour de l'entreprise ?

By Emeline

Pour un pacte social autour de l'entreprise

L'entreprise se voit peu à peu confier de nouvelles fonctions allant au-delà de son rôle premier de créateur de richesses. L'entreprise prendrait une place de plus en plus importante dans la vie des individus. Non seulement parce que c'est un lieu où chacun passe beaucoup de temps dans sa vie, mais également car l'entreprise deviendrait de fait le pôle principal de sociabilisation de nos sociétés modernes depuis une cinquantaine d'années. L'entreprise prendrait ainsi le relais d'autres acteurs dont l'influence tendrait à diminuer depuis une cinquantaine d'années, tels la famille, l'église, l'école, l'armée, le village…

L'entreprise doit-elle s'adapter à ses nouvelles fonctions de fait ? Quel pacte social autour de l'entreprise ?

L'entreprise deviendrait progressivement un acteur central dans la vie et le développement des individus. Pourtant les salariés n'ont jamais autant été critiques vis-à-vis de leur entreprise. Avant les salariés aimaient leur boîte, le lieu où ils travaillaient, ils étaient attachés à leur entreprise et à leurs collègues de travail, ils éprouvaient un réel sentiment d’appartenance. Il existait une réelle solidarité entre les travailleurs : ils avaient un objectif commun à atteindre et donnaient le meilleur d'eux-mêmes pour y parvenir. Le travail d'équipe était enrichissant pour chacun, et l’aboutissement d’un projet était attribué à l'équipe dans son ensemble. A ce moment là l'entreprise était sans nul doute un des vecteurs de sociabilisation et d'épanouissement personnel de l'individu.

Aujourd'hui la tendance s'est inversée. Les travailleurs ne sont plus autant attachés à leur entreprise et l'individualisme est devenue la règle d'or. Les travailleurs sont mis en concurrence pour atteindre les objectifs fixés avec des récompenses à la clé pour ceux qui ont le mieux piétiné leurs pairs pour arriver à leur fin.

Si on suit notre postulat de départ que l'entreprise devient de fait un véritable acteur de transmissions sociologiques et psychologiques de valeurs, je pense qu'il devient réellement urgent de s'inquiéter vu l'état actuel des choses.

Aujourd'hui la plupart des salariés se considèrent comme perdants dans leur relation au travail. En effet les réorganisations incessantes, la crise économique et financière ont notamment atteint la solidité du pacte social interne à l'entreprise.

Une certaine insécurité du parcours professionnel règne actuellement et nuit fortement au pacte social autour de l'entreprise qui régnait auparavant. Alors que les salariés passaient quasiment toute leur carrière dans la même entreprise sans trop se soucier du lendemain, ils doivent maintenant se préoccuper de l'évolution de leur carrière et de leur maintien dans l'emploi. Le CDI constitue le contrat de travail de principe, cependant en pratique on peut constater sa disparition progressive au profit des contrats de travail précaires. Actuellement les salariés ont plutôt tendance à rester 2 à 3 ans au même poste, puis la plupart quittent l'entreprise pour un poste plus élevé ailleurs (ou ils évoluent en interne mais ce n'est pas la majorité). Comment l'entreprise peut-elle être acteur de transmissions de valeurs alors qu'elle inspire un sentiment d'insécurité ? Quelles valeurs peut transmettre l'entreprise alors que le "turnover" est important ?

D'autres facteurs remettent en cause ce pacte social. La déshumanisation de l'individu est également un sujet préoccupant dans notre société moderne. Les salariés deviennent des données quantifiables et ajustables. La pression des objectifs économiques et financiers fixés par les actionnaires se répercutent directement sur les salariés via le management qui se trouve ainsi durcit.  C'est à ce moment là que l'individualisme se trouve à son paroxysme, les salariés font tout leur possible pour garder leur poste, peu importent les conséquences.

Les conditions de travail participent également à la mise en cause de ce pacte. La multiplication des zones de travail en "open space" provoque un état de stress et d'importantes difficultés de concentration chez certains salariés. Ce système permet une auto surveillance à l'intérieur de chaque groupe. Les individus subissent toute la journée le regard des autres. Les conditions et l'ambiance de travail peuvent être à l'origine d’atteintes à la santé des salariés.

Le capital et le travail ne sont pas deux valeurs inconciliables. Le nouveau pacte social autour de l'entreprise doit prendre en compte les intérêts de la société et des salariés. Le "contrat" serait alors : le respect de la dignité au travail contre la contribution au bien commun de la société.

Une meilleure participation des salariés à la vie de leur entreprise, une meilleure association aux orientations stratégiques et aux améliorations des conditions de travail constituent des pistes potentielles pour que les salariés reprennent confiance vis-à-vis de leur entreprise. Les salariés doivent devenir de véritables partenaires et non constituer une sorte de menace pesant sur la rentabilité de la société.

Selon moi, la tendance actuelle est plutôt à l'amélioration de la relation de travail. Celle-ci peut constituer une piste pour ramener progressivement la confiance dans les relations en entreprise avant de pouvoir à nouveau parler de véritable pacte social.

Le nouveau pacte social autour de l'entreprise passe tout d'abord par la confiance réciproque entre les différents acteurs de l'entreprise. Sans cette confiance retrouvée je ne vois pas comment l'entreprise pourrait constituer un véritable pôle de sociabilisation de nos sociétés modernes. Un nouveau rôle est, de fait, confié à l'entreprise, mais pour l'exercer pleinement l'entreprise doit adapter son fonctionnement et placer l'humain au cœur de la vie de l'entreprise en l'associant pleinement à la performance de celle-ci.

L'entreprise doit progressivement s'adapter à ce nouveau rôle en travaillant sur le statut du travailleur, ses conditions de travail, son employabilité, mais également sur la communication interne, la transparence économique et financière, la RSE…

Jan 11th

Le pacte social dans l'entreprise... : une belle idée ?

By thibault

Le pacte social, expression qui trouve son origine (dans le sens qu'on lui donne aujourd'hui) chez Jean-Jacques ROUSSEAU. L'un des pères de la pensée moderne. Il s'est interrogé sur l’état de nature de l'homme. Par le mythe du bon sauvage, ROUSSEAU s'attache à affirmer que par nature, l’homme est un animal solitaire. Naturellement bon, mais naturellement animé par l'instinct de conservation, l'homme est individualiste. De là, l'interrogation essentielle : comment l'homme s'est-il rassemblé en société puisqu'il est à l'origine un animal solitaire ?

Voilà la première pierre du pacte social : pour garantir la liberté et l'égalité de tous, l'homme a aliéné sa propre liberté naturelle. Il accepte désormais la contrainte de la loi, par un consensus populaire souverain. C'est le prix à payer pour obtenir une liberté civile : refuser sa liberté naturelle, refuser le "chacun pour soi" et la loi du plus fort qui régissait l'état de nature.

Voilà l'immense défi de notre société en 2010 : préserver à tout prix le pacte social. Car, si le pacte social disparaît, c'est toute la société qui s'effondre. L'homme retournerait à l'état de nature, donc à l'individualisme le plus pur, et à la loi du plus fort. Ce retour à l'état de nature signerait la fin de toute forme de société bienfaisante et utile. "L'association deviendrait nécessairement tyrannique ou vaine." (Du Contrat Social - Chapitre 2.1 et 2.2).

Je pense que cette synthèse très abrégée, à la limite de la caricature, dit quelque chose de la pensée dominante aujourd'hui. C’est la pensée sous-jacente à nos démocraties occidentales. C'est la justification du pacte social que l'on recherche à tout prix dans la société et dans l'entreprise. Et en effet, avec l'éclatement des valeurs traditionnelles qu'étaient la famille, l'église, l'école, l'armée, le village, et tant d’autres encore, l'entreprise semble l'ultime planche de salut. Dans ce monde de 2010, dans cette économie mondialisée, dans notre société en constante évolution, qui change avec une rapidité ahurissante, à la vitesse d'internet et des moyens de communication, l'entreprise semble être le lieu le plus stable et le plus solide sur lequel on puisse s'appuyer.

De manière générale, le citoyen français ne trouve plus dans la famille un lieu de sociabilisation : divorcé, remarié, pacsé, demi-frère, demi-sœur, homosexuel, etc… autant d’expressions, autant de réalité différentes qui ont détruit l'unité du modèle familial pour une multiplicité de réalités individuelles qui ne font référence à rien d'autre qu'à un choix individualiste posé par chacun.

L'église ? Qui va encore à la messe le dimanche ? La religion semble vaine à la majorité des français.

L'école ? On y entend tout et son contraire, on y vit tout et son contraire.

L'armée ? Elle n’a jamais été aussi mal vue qu'aujourd’hui. L'armée, ce sont des scandales à répétition, des excès de violence, des maladresses (tir à balles réelles en démonstration, terroriste étouffé dans un sac…).

Non, il ne doit rester que l'entreprise, car après, il n'y a plus rien. Les collègues deviennent les amis, et les managers deviennent l'autorité qu'on recherche et dont a besoin pour nous fixer des repères et un but dans la vie, qu'on ne retrouve nulle part ailleurs. L'entreprise doit porter cette nouvelle responsabilité : assurer le pacte social de notre société moderne. L'entreprise est le biais par lequel l'homme social vit. L'entreprise a la fonction essentielle d'empêcher l'homme de revenir à l'état de nature. L'entreprise, c'est le nouveau siège de la souveraineté populaire.

Voilà grossièrement décrit, selon moi, ce que l'on sous-entend par : pacte social dans l'entreprise. Mais je m'interroge.

L'entreprise est le lieu où l'on fait des affaires, du business. C’est le lieu où l'on travaille en échange d'une rémunération. L'entreprise ne remplacera jamais la famille, l'école, l'armée ou l'église. Elle est bien sûr un lieu de sociabilisation. De toute façon, partout où des hommes se rencontrent, il y a une dimension sociale. Comme tout lieu de rassemblement, l'entreprise doit bien sûr chercher à créer des conditions de travail agréables. L'entreprise doit prendre soin des hommes qui la composent, car ce sont des êtres humains et non des machines. L'entreprise doit aussi faire attention à ce qu'elle produit et comment elle le produit. Elle est régie par des règles morales ; elle ne doit pas faire n'importe quoi au nom du chiffre d'affaires et du business ! En matière d'écologie, l'entreprise doit être au premier plan, car elle fait partie intégrante de la société. Et son pouvoir d’action (en bien et en mal) est plus important que celui d'un homme, car elle en représente des dizaines, ou des centaines, voire des milliers.

Bien sûr l'entreprise est un repère : car dans l'entreprise des hommes se rencontrent et vivent ensemble quasiment les ¾ de la semaine. Mais l'entreprise n'est pas LA solution. Je pense que c'est absurde. L'entreprise a toujours été premièrement le lieu où l'on fait des affaires ! Où l'on concentre des compétences spécifiques pour produire et vendre. Mélanger le business et le social est dangereux. Qu'il y ait des groupes au sein des entreprises pour gérer la fonction sociale dans le cadre du travail (garde des enfants, salles de détente…) je pense que c'est essentiel. Mais demander à l'entreprise de remplacer la famille, l'église, l'école, l'armée… c'est très grave.

La famille ne se remplace pas. L'entreprise devrait plutôt encourager la famille, ce qu'elle ne fait malheureusement pas assez. L'entreprise est un lieu public et laïc, ce n'est donc pas l'endroit où l'on pratique sa religion. Tous les hommes pratiquants des différentes religions ne seront donc jamais pleinement concernés par le pacte social dans l'entreprise, mais bien plutôt dans leur vie religieuse qui est beaucoup plus forte que le travail.

Ce n'est pas non plus à l'entreprise de former ceux qui ne savent pas lire ni écrire, car ils ont été dans une mauvaise école, ou ont été eux-mêmes mauvais à l'école. Faire de l'entreprise le pôle de sociabilisation de nos sociétés modernes, c'est déresponsabiliser un peu plus l'homme. L'homme ne se prend plus en main pour construire une famille ; il ne s'active pas pour placer ses enfants dans de bonnes écoles, pour leur inculquer les valeurs nécessaires. Il ne croit plus en rien. Il vient dans l'entreprise pour gagner un salaire, et profiter du système jusqu'à la retraite, en utilisant au maximum les ressources et les avantages de son comité d'entreprise. L'homme n’est plus responsable de rien. C'est l'entreprise et l'Etat qui sont responsables de tout.

Je suis très pessimiste sur cette idée nouvelle du pacte social dans l'entreprise. Pour moi, c'est une idée de plus pour refuser de voir la réalité bien en face : que les hommes n'ont plus de valeurs, plus de sens à leur vie, parce que les valeurs défendues aujourd'hui sont vides de sens.

L'homme ne vient pas dans l'entreprise pour ça. L'entreprise ne se constitue pas pour ça. Les valeurs d'entreprise sont toujours orientées vers le business. Alors que les valeurs existentielles pour l'homme, celles qui font vivre la société, et qui sont donc garantes du vrai pacte social, sont toujours orientées pour son bonheur.

Business de l'entreprise et bonheur de l'être humain peuvent se croiser, mais il n'y a pas de corrélation nécessaire entre les deux. Qu'on laisse l'entreprise faire du business, et qu'on laisse les valeurs se développer par d'autres biais.

Moi, jeune professionnel RH, je n'attends rien d'autre de l'entreprise qu'une rémunération juste car liée à l'atteinte d'objectifs précis, dans le souci d'être moi-même juste et de cultiver les valeurs que j'ai déjà acquises et en lesquelles je crois.