Jan 11th

Le pacte social dans l'entreprise... : une belle idée ?

By thibault

Le pacte social, expression qui trouve son origine (dans le sens qu'on lui donne aujourd'hui) chez Jean-Jacques ROUSSEAU. L'un des pères de la pensée moderne. Il s'est interrogé sur l’état de nature de l'homme. Par le mythe du bon sauvage, ROUSSEAU s'attache à affirmer que par nature, l’homme est un animal solitaire. Naturellement bon, mais naturellement animé par l'instinct de conservation, l'homme est individualiste. De là, l'interrogation essentielle : comment l'homme s'est-il rassemblé en société puisqu'il est à l'origine un animal solitaire ?

Voilà la première pierre du pacte social : pour garantir la liberté et l'égalité de tous, l'homme a aliéné sa propre liberté naturelle. Il accepte désormais la contrainte de la loi, par un consensus populaire souverain. C'est le prix à payer pour obtenir une liberté civile : refuser sa liberté naturelle, refuser le "chacun pour soi" et la loi du plus fort qui régissait l'état de nature.

Voilà l'immense défi de notre société en 2010 : préserver à tout prix le pacte social. Car, si le pacte social disparaît, c'est toute la société qui s'effondre. L'homme retournerait à l'état de nature, donc à l'individualisme le plus pur, et à la loi du plus fort. Ce retour à l'état de nature signerait la fin de toute forme de société bienfaisante et utile. "L'association deviendrait nécessairement tyrannique ou vaine." (Du Contrat Social - Chapitre 2.1 et 2.2).

Je pense que cette synthèse très abrégée, à la limite de la caricature, dit quelque chose de la pensée dominante aujourd'hui. C’est la pensée sous-jacente à nos démocraties occidentales. C'est la justification du pacte social que l'on recherche à tout prix dans la société et dans l'entreprise. Et en effet, avec l'éclatement des valeurs traditionnelles qu'étaient la famille, l'église, l'école, l'armée, le village, et tant d’autres encore, l'entreprise semble l'ultime planche de salut. Dans ce monde de 2010, dans cette économie mondialisée, dans notre société en constante évolution, qui change avec une rapidité ahurissante, à la vitesse d'internet et des moyens de communication, l'entreprise semble être le lieu le plus stable et le plus solide sur lequel on puisse s'appuyer.

De manière générale, le citoyen français ne trouve plus dans la famille un lieu de sociabilisation : divorcé, remarié, pacsé, demi-frère, demi-sœur, homosexuel, etc… autant d’expressions, autant de réalité différentes qui ont détruit l'unité du modèle familial pour une multiplicité de réalités individuelles qui ne font référence à rien d'autre qu'à un choix individualiste posé par chacun.

L'église ? Qui va encore à la messe le dimanche ? La religion semble vaine à la majorité des français.

L'école ? On y entend tout et son contraire, on y vit tout et son contraire.

L'armée ? Elle n’a jamais été aussi mal vue qu'aujourd’hui. L'armée, ce sont des scandales à répétition, des excès de violence, des maladresses (tir à balles réelles en démonstration, terroriste étouffé dans un sac…).

Non, il ne doit rester que l'entreprise, car après, il n'y a plus rien. Les collègues deviennent les amis, et les managers deviennent l'autorité qu'on recherche et dont a besoin pour nous fixer des repères et un but dans la vie, qu'on ne retrouve nulle part ailleurs. L'entreprise doit porter cette nouvelle responsabilité : assurer le pacte social de notre société moderne. L'entreprise est le biais par lequel l'homme social vit. L'entreprise a la fonction essentielle d'empêcher l'homme de revenir à l'état de nature. L'entreprise, c'est le nouveau siège de la souveraineté populaire.

Voilà grossièrement décrit, selon moi, ce que l'on sous-entend par : pacte social dans l'entreprise. Mais je m'interroge.

L'entreprise est le lieu où l'on fait des affaires, du business. C’est le lieu où l'on travaille en échange d'une rémunération. L'entreprise ne remplacera jamais la famille, l'école, l'armée ou l'église. Elle est bien sûr un lieu de sociabilisation. De toute façon, partout où des hommes se rencontrent, il y a une dimension sociale. Comme tout lieu de rassemblement, l'entreprise doit bien sûr chercher à créer des conditions de travail agréables. L'entreprise doit prendre soin des hommes qui la composent, car ce sont des êtres humains et non des machines. L'entreprise doit aussi faire attention à ce qu'elle produit et comment elle le produit. Elle est régie par des règles morales ; elle ne doit pas faire n'importe quoi au nom du chiffre d'affaires et du business ! En matière d'écologie, l'entreprise doit être au premier plan, car elle fait partie intégrante de la société. Et son pouvoir d’action (en bien et en mal) est plus important que celui d'un homme, car elle en représente des dizaines, ou des centaines, voire des milliers.

Bien sûr l'entreprise est un repère : car dans l'entreprise des hommes se rencontrent et vivent ensemble quasiment les ¾ de la semaine. Mais l'entreprise n'est pas LA solution. Je pense que c'est absurde. L'entreprise a toujours été premièrement le lieu où l'on fait des affaires ! Où l'on concentre des compétences spécifiques pour produire et vendre. Mélanger le business et le social est dangereux. Qu'il y ait des groupes au sein des entreprises pour gérer la fonction sociale dans le cadre du travail (garde des enfants, salles de détente…) je pense que c'est essentiel. Mais demander à l'entreprise de remplacer la famille, l'église, l'école, l'armée… c'est très grave.

La famille ne se remplace pas. L'entreprise devrait plutôt encourager la famille, ce qu'elle ne fait malheureusement pas assez. L'entreprise est un lieu public et laïc, ce n'est donc pas l'endroit où l'on pratique sa religion. Tous les hommes pratiquants des différentes religions ne seront donc jamais pleinement concernés par le pacte social dans l'entreprise, mais bien plutôt dans leur vie religieuse qui est beaucoup plus forte que le travail.

Ce n'est pas non plus à l'entreprise de former ceux qui ne savent pas lire ni écrire, car ils ont été dans une mauvaise école, ou ont été eux-mêmes mauvais à l'école. Faire de l'entreprise le pôle de sociabilisation de nos sociétés modernes, c'est déresponsabiliser un peu plus l'homme. L'homme ne se prend plus en main pour construire une famille ; il ne s'active pas pour placer ses enfants dans de bonnes écoles, pour leur inculquer les valeurs nécessaires. Il ne croit plus en rien. Il vient dans l'entreprise pour gagner un salaire, et profiter du système jusqu'à la retraite, en utilisant au maximum les ressources et les avantages de son comité d'entreprise. L'homme n’est plus responsable de rien. C'est l'entreprise et l'Etat qui sont responsables de tout.

Je suis très pessimiste sur cette idée nouvelle du pacte social dans l'entreprise. Pour moi, c'est une idée de plus pour refuser de voir la réalité bien en face : que les hommes n'ont plus de valeurs, plus de sens à leur vie, parce que les valeurs défendues aujourd'hui sont vides de sens.

L'homme ne vient pas dans l'entreprise pour ça. L'entreprise ne se constitue pas pour ça. Les valeurs d'entreprise sont toujours orientées vers le business. Alors que les valeurs existentielles pour l'homme, celles qui font vivre la société, et qui sont donc garantes du vrai pacte social, sont toujours orientées pour son bonheur.

Business de l'entreprise et bonheur de l'être humain peuvent se croiser, mais il n'y a pas de corrélation nécessaire entre les deux. Qu'on laisse l'entreprise faire du business, et qu'on laisse les valeurs se développer par d'autres biais.

Moi, jeune professionnel RH, je n'attends rien d'autre de l'entreprise qu'une rémunération juste car liée à l'atteinte d'objectifs précis, dans le souci d'être moi-même juste et de cultiver les valeurs que j'ai déjà acquises et en lesquelles je crois.